Chroniques vingt-et-unièmes — La tête sous l’eau — 21 septembre 2026


 La tête sous l’eau  


ILes rentrées sont toujours un peu tristes. Durant l’été, on a tenté de prendre le large, de laisser à la maison les petits et les grands soucis qui constituent le quotidien, on a posé ses valises ailleurs en essayant d’y emporter le moins de choses possible, qu'il s'agisse d’un fait divers sordide ou d’une énième crise géopolitique. Mais cette rentrée-là, Jean-Bernard la ressent plus triste que les autres années. Et un étrange sentiment l’habite : il  a l’impression d’être « sous l’eau ». 

Les raisons en reviennent-elles aux guerres qui n’en finissent pas, à l’élection présidentielle dont la campagne qui a déjà bien démarré transforme la moindre parole, le moindre geste en terrain d’affrontements ?

Le premier sujet est traité en boucle par les médias, les meilleurs experts y sont convoqués pour donner leur interprétation des bribes d’informations collectées ici et là. On entend souvent l’expression de « tensions géopolitiques dans le monde ». Un euphémisme, selon Jean-Bernard. Il y a bien sûr la guerre en Ukraine, au Moyen-Orient, les frictions entre les États-Unis et ses alliés. Il y a aussi les termes d’« attaques hybrides » qui se sont imposés. On en est ainsi à établir un plan de défense des « infrastructures stratégiques critiques ».

Mais est-ce typique à notre époque ? Durant toute la période de la confrontation Est-Ouest, n’existait-il pas déjà de la désinformation et des attaques hybrides ? Par exemple, l’URSS, autrement plus puissante que la Russie d’aujourd’hui, n’exerçait-elle pas une pression sur les opinions publiques des pays occidentaux par le relais de ses « partis communistes frères » qui allaient chercher régulièrement leurs consignes à Moscou ?

On me traite de fataliste quand je dis ça, pense Jean-Bernard.

Quant à la campagne électorale, elle lui donne à l’avance le vertige, car il imagine très bien la pièce en train de se jouer. Il existe ce sentiment de déclin alimenté par la dépendance énergétique, le manque de moyens, la montée de la pauvreté, la crise du logement, le développement de la délinquance, l’impression que la France ne fait pas face aux grands changements du monde, comme elle a su le faire dans le passé. Et les indicateurs sont là : le déficit qu’on n’arrive pas à réduire, la régression de la France dans le classement PISA, la baisse du PIB par habitant, situant maintenant la France en dessous de la moyenne européenne alors qu’elle était encore dans la partie supérieure il y a quatre ans.

Chaque élément est un petit coup porté au moral des Français qui interprètent chacun la situation à leur guise.

Et c’est ce qui inquiète Jean-Bernard. En période de crise, réelle ou ressentie, on cherche des responsables, voire des coupables. Pour les uns ce sera la faute des riches qui accaparent tout, pour les autres ceux qui ne travaillent pas assez et demandent toujours plus..

Mais pour Jean-Bernard, ces problèmes trouvent leur source dans la politique  – ou la non-politique –  menée depuis 60 ans. Après la décolonisation, la France a vécu comme si elle tirait toujours autant de profit de son défunt Empire. Pour supporter ce choc, elle a créé l’État-providence pour maintenir le niveau de vie de ses ressortissants plutôt que de préparer l’avenir, plutôt que de s’adapter face à la concurrence économique des anciens pays dominés.

Et le constat est là, les marges de manœuvre n’existent plus. Même si la France a connu un sursis avec le passage à l’euro qui l’a protégée pendant 20 ans des tempêtes financières, il s'impose maintenant à elle de reconstruire un modèle.

Jean-Bernard remonte sa tête à la surface. Avec sa femme Élise, il termine une séance d’aquagym à la piscine municipale.

—  Je commençais à avoir peur, lui dit-elle, légèrement inquiète. Il ne faut jamais rester aussi longtemps sous l’eau !

Elle a raison. Ne laissons pas la tête sous l’eau…


FIN


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Auteur chez L'Harmattan de VarIAtions (IA : le puzzle de notre futur s'assemble)

Gauthier Dambreville - Chroniques vingt-et-unièmes

21 septembre 2026

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