Chroniques vingt-et-unièmes — C'est une chance — 5 octobre 2026
C'est une chance
Thomas marche dans la rue Linné. Tout paraît calme. Pourtant, dans la matinée, il est passé devant un lycée où contre la façade flambant neuve les poubelles brûlaient. Autour, des drapeaux palestiniens virevoltaient. Détruire pour mieux reconstruire ? Convergence des luttes entre Plus de moyens et Free Palestine ? Est-ce le message ? Ou une simple réplique dans la société volcanique qui habite la France ?
La France a toujours été une terre de révoltes, et pas seulement depuis les émeutes urbaines consécutives à la mort de Nael, les Gilets jaunes ou les Bonnets rouges. Aucun régime n’y a échappé. La Révolution de 1789 en était certainement le point d’orgue, mais elles ressurgissent régulièrement depuis 1 000 ans.
Thomas continue d’avancer parmi les touristes venus contempler les splendeurs de la capitale. Il a rendez-vous à Jussieu avec son père Marcus qui, la veille, lui a fait part de sa crainte d’un blocage. Il est vrai que Sciences Po, toujours à la pointe de la contestation et du « progrès social », montre l’exemple.
Il regarde en silence un slogan sur un autocollant apposé à une vitrine. On y apprend que les lycéens disent « non au chômage, à l’injustice et à la misère ». La lutte s’annonce dans la durée.
Il suffit d’attendre, se dit Thomas. Dans une vingtaine d’années, ils seront aux commandes du pays, et ils semblent avoir aujourd’hui les recettes pour que tout aille mieux.
Encore que…
Leurs parents qui s’opposaient en 2006 au CPE de Dominique de Villepin, qui sont aux commandes aujourd’hui, ne laissent pas une situation exceptionnelle. N’ont pas brillé non plus leurs grands-parents qui manifestaient en 1986 contre le gouvernement d’Alain Juppé. Et que dire de leurs arrière-grands-parents de 1968 qui après avoir essayé de trouver la plage sous les pavés ont ensuite adoré ce qu’ils avaient brûlé ? Cette désespérance et cette croyance en un no future reviendraient-elle tous les 20 ans ? Et tous les 20 ans, on manifesterait contre la situation laissée par la génération d’avant ?
Absurde…
Alors pourquoi ce mouvement des lycées ?
Peut-être parce que tout a changé, pense Thomas.
Il y a 50 ans, aller au lycée était une chance. Aujourd’hui, c’est un dû, et tout dû suscite des exigences.
L’origine se trouve peut-être dans la décision du ministre Chevènement d’avoir 80 % d’une classe d’âge titulaire du bac – à comparer aux 40 % de l’Allemagne ou de la Suisse. Un objectif louable, une mesure d’équité sociale. Pourquoi tous les jeunes n’auraient-ils pas la possibilité de poursuivre des études ? Mais l’on ne s’est pas donné les moyens de cette ambition et l’on n’en a pas anticipé les conséquences : la nécessité de construire des lycées supplémentaires et d’en assurer l’entretien correspondant ; la multiplication de ce fait des étudiants à l’Université, beaucoup n’ayant pas l’argent pour se nourrir et se loger ; le besoin, compte tenu du nombre, de passer à un support numérique pour gérer les candidatures aux différents établissements supérieurs, ayant donné naissance à Parcoursup, décrié aujourd’hui alors qu’il ne s’agit que d’un système de collecte des desiderata et d’aiguillage, le choix restant aux établissements eux-mêmes. La liste est longue…
On ne connaîtra certainement jamais cette situation en Chine…, songe encore Thomas.
Dans ce paradis du communisme, on ne se plaint pas. L’argent est là, les lycées sont confortables, et les élèves, dans ces conditions, se sentent plutôt favorisés pour y suivre des études. Il ne leur viendrait pas à l’idée d’y commettre des déprédations. Mais on oublie que le coût est salé pour les parents, les frais d’inscription pour une année d’enseignement représentant environ 10 % du revenu moyen d’un adulte. Là-bas, c’est la situation que connaissait la France il y a 50 ans : aller au lycée est une chance.
Et cette violence…
On martèle que la réaction des policiers est disproportionnée, qu’elle n’est pas adaptée face à des enfants. Comment faudrait-il pratiquer alors ? Montrer de la pédagogie ? Faire des jeux ? Jouer au gendarme et au voleur ? Ou au gendarme et au casseur ?
Bon, assez raisonné, je commence à penser des bêtises…
Il arrive devant Jussieu. Marcus s’extrait d’une foule bruyante.
— Eh oui, Jussieu bloqué ! dit ce dernier. Ça nous laisse le temps de prendre un café. C’est une chance !
FIN
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Auteur chez L'Harmattan de VarIAtions (IA : le puzzle de notre futur s'assemble)
Gauthier Dambreville - Chroniques vingt-et-unièmes
5 octobre 2026

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