Chroniques vingt-et-unièmes — Un bébé qui apprend — 14 septembre 2026
Un bébé qui apprend
Ils sont arrivés tous et se sont installés autour de la grande table : Louis, Elsa, Kevin, Damien, Ludivine, Guillaume, et bien sûr le professeur Marcus. Ce dernier, après avoir fait taire le brouhaha, introduit la réunion.
— Mes enfants, c’est la rentrée… J’espère que vous avez tous trouvé un peu d’ombre lors de cet été caniculaire pour vous plonger dans quelques-unes de nos plus belles œuvres littéraires… Qui veut commencer ?
Un petit silence gêné. Il en est toujours ainsi de la première séance de la saison.
— Je me demande si tout cela a encore un sens, marmonne Damien après avoir hésité.
Marcus relève la tête des documents qu’il a préparés :
— Pardon ?
— Bah oui, les jeunes lisent de moins en moins. D’après le classement Pisa, les élèves décrochent en orthographe, en lecture… Bientôt, nous serons les derniers…
Guillaume l’interrompt :
— Rassure-toi, nous ne sommes tout de même pas le seul club littéraire !
— Et puis, il y a l’IA…, continue Damien.
— Ah non ! Ras-le-bol d’entendre parler de l’IA !
C’est Elsa qui vient d’intervenir avec cette expression sortie du cœur.
— Mais il faut en parler ! insiste Damien. Bientôt, tous les livres seront faits par l’IA, et de toute façon, on ne les lira plus, car il suffira d’utiliser ChatGPT, Gemini, Bing ou Mistral pour avoir la réponse à une question.
Kevin commente :
— Je n’ai pas envie qu’on passe notre séance sur le sujet, mais c’est quand même inquiétant… Il y a eu quelques écarts ces dernières semaines… Les Big Boss d’Anthropic, d’OpenAI, et même Elon Musk, prédisent que d’ici un an, l’IA aura pris le contrôle d’Internet. Ils voudraient que l’IA se développe moins vite pour qu’on ait le temps de mettre des pare-feux. Par exemple, l’IA d’OpenAI vient de résoudre les équations de Navier-Stokes – un problème centenaire – ce que n’a pu faire le plus grand mathématicien actuel du monde, Terence Tao. Il faut dire qu’on a déployé des moyens considérables pour le faire, avec une consommation effrénée d’énergie, ce qui a d’ailleurs fait réagir Terence Tao : il se demande pourquoi une telle dépense pour des maths qui ne servent à rien…
— Ces Big Boss nous promettent l’Apocalypse, finalement… dit alors Louis qui n’a cessé de bâiller depuis qu’il s’est assis. Pour nous protéger, ils voudraient peut-être réinventer les trois lois de la robotique d’Asimov ?
Guillaume intervient à nouveau :
— Ce ne serait pas la première fois qu’on nous promet l’Apocalypse. L’IA serait donc le cinquième cavalier ?
— Ça me rappelle le roman de Lapierre et Collins, Le Cinquième cavalier… fait Kevin. À l’époque, il s’agissait de Kadhafi. Les temps ont bien changé…
— On s’égare, fait Marcus.
Le professeur s’est cru obligé d’intervenir. Il accepte quelques commentaires ici et là, mais a horreur qu’un débat phagocyte une séance du Liber Circulo. Sa remarque, toutefois, a peu d’effet. Notamment sur Guillaume qui poursuit :
— Oui, Kadhafi à l’époque, mais là c’est autre chose. Je dis que ce n’est pas la première fois, car j’ai appris qu’en 1139, lors d’un concile, le pape a interdit, sous peine d’excommunication, de fabriquer, vendre et d’utiliser des arbalètes. L’humanité, paraît-il, était menacée par cette nouvelle arme. On serait heureux, aujourd’hui, d’en être resté à l’arbalète !
— Ouais, mais en attendant, soupire Elsa, on détruit à cause de l’IA des millions de livres, et en particulier des exemplaires rares : pour alimenter leur IA, les GAFA achètent des livres à la pelle et les passent au massicot pour pouvoir facilement numériser les feuilles libres. Et après, que peut-on faire d’un livre sans reliure : poubelle !
— Mademoiselle Elsa, je croyais que tu ne voulais pas parler de l’IA… De toute façon, l’IA, ce ne sont que des lignes de code qui ne peuvent que restituer que ce qu’on leur a appris. C’est ce que disait hier un grand philosophe à la radio…
— Là, je pense que tu te trompes, mon petit Louis, et ce sera ma seule contribution au sujet avant de passer à autre chose. Mon fils Thomas a un très bon ami, Nassim, un expert en la matière, qui lui a très bien résumé ce qu’est l’IA : c’est comme un bébé qui apprend ; le rôle des parents, c’est d’avoir mis ce bébé au monde. Mais qui peut dire que ce bébé ne pourra pas surpasser un jour ses parents ? Par exemple, est-ce que ce sont les parents d’Einstein qui lui ont soufflé la théorie de la relativité ? Je n’ai pas l’impression…
Et devant les regards braqués sur lui, Marcus s’interrompt. D’habitude, il conclut pour signer la fin de la partie. Et la partie, maintenant, semble terminée. Il poursuit :
— Ludivine, tu n’as rien dit. Tu ne devais pas lire Les Hauts de Hurlevent ?
— Oui, je l’ai lu, c’est une histoire horrible. À côté, l’IA, c’est rien !
FIN
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https://app.partager.io/publication/gd
Auteur chez L'Harmattan de VarIAtions (IA : le puzzle de notre futur s'assemble)
Gauthier Dambreville - Chroniques vingt-et-unièmes
14 septembre 2026

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