Chroniques vingt-et-unièmes — Vive les ours ! — 7 septembre 2026
Vive les ours !
Dans un restaurant au style années 30, une ancienne gare de banlieue reconvertie, comme il en existe de plus en plus, témoin flamboyant d’une époque qui échappait encore à la numérisation. Quatre convives attablés fêtant un anniversaire : Émeline, Romane, Xavier et Sébastien. La première préfère s’entourer de précautions :
— Aujourd’hui, si vous le voulez bien, pas de sujet qui fâche…
— Ah oui, comme le dessin de Caran d’Ache à propos de l’affaire Dreyfus…, sourit Romane…
— Exactement !
Commentaire de Xavier à la proposition de sa femme :
— Mais moi, je ne me fâche jamais. Je suis comme Olivier Faure : « Il n’y aura pas de sang sur les murs ».
Gros yeux de Sébastien :
— Ne commence pas !
— Mais, continue Xavier, on a le droit d’être factuel, sans vouloir polémiquer… D’ailleurs, je ne parlerai même pas de la Dette que certains veulent « foutre au feu ».
— Ce serait bien que tu ne t’aventures pas sur ce sujet… Vous avez tous fait votre choix ? Garçon, s’il vous plaît !
— Tu as raison, Sébastien, d’autant que 43 % des Français sont pour, que 31 % sont contre, et que les autres ne se prononcent pas… Il y a presque consensus…
— Tu vois, tu continues… s’impatiente Émeline.
Xavier ne semble pas entendre :
— Remarque, avec un taux d’emprunt de 4,20 % à dix ans pour la dette française, ce ne serait pas inintéressant de foutre la dette au feu…
Romane vole au secours d’Émeline :
— Mais on te demande d’arrêter, Xavier !
— D’accord, je me tais sur le sujet. On peut tout de même évoquer la visite du pape… Ça ne fâche personne ? C’est quand même bon pour la France…
— …
Ils sont interrompus par le garçon qui vient prendre la commande. Chacun s’exécute, mais trois regards sont braqués sur le fauteur de troubles. Le pape, oui, pourquoi pas… Des amuse-gueules sont servis. Xavier lance d’une voix timide :
— Savez-vous qu’une association de protection de l’enfance a saisi la justice pour demander l’annulation de la messe place de la Concorde ? Elle met en avant la « neutralité de l’espace public » – rapport à la laïcité –, mais elle craint peut-être la trop grande proximité entre les prêtres et les enfants ?
Trois longs soupirs.
— Change là encore de sujet, je t’en prie, fait Émeline.
— Bon, je vais éviter le voile…
— C’est préférable ! répondent trois voix en chœur.
— Et le manque de moyens contre les incendies…
— Aussi !
— Et le déficit commercial de 6,7 milliards en juillet…
— Aussi !
— Et le décrochage de la France dans le classement Pisa…
— Aussi !
— Mais c’est quand même dommage…
— Qu’est-ce qui est dommage ? interroge Romane, portant une olive à sa bouche.
— On est en campagne présidentielle, et il ne faut pas en parler…
— Mais c’est surtout le sujet dont on ne doit pas parler !
— Ce serait pourtant intéressant, car il y a un paradoxe.
Sébastien fait une moue :
— Dans une campagne électorale, il y a toujours des paradoxes. Mais dis-nous celui auquel tu penses. Tu n’auras droit qu’à ça, nous le faisons par pure charité…
— Eh bien, si j’analyse toutes les propositions des différents candidats, on se dirige vers un communisme mou : l’État est responsable de tout, doit s’occuper de tout… Plutôt surprenant quand on constate qu’un vrai pays communiste comme la Chine pratique le capitalisme le plus effréné. Ils en sont à vouloir limiter l’usage des trusts…
— C’est quoi ? demande Romane, intriguée.
— Le système du trust, c’est la possibilité de céder pour un temps sa fortune à un tiers – personne physique ou morale –, appelé trustee, pour échapper notamment à tous les impôts qui en découlent, sachant que le trustee en question, qui devrait normalement les payer, habite généralement aux Bahamas, là où justement le mot « impôt » est plutôt un gros mot. Le système est très populaire – si j’ose dire – chez les milliardaires chinois. Et ils sont nombreux !
— Ouais, les Chinois sont bizarres, conclut Sébastien.
Les entrées sont servies. Émeline intervient :
— J’ai lu que l’ours est en pleine expansion en Roumanie…
— Ah ! Voilà un sujet intéressant ! s’exclame Xavier. Vive les ours !
FIN
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Auteur chez L'Harmattan de VarIAtions (IA : le puzzle de notre futur s'assemble)
Gauthier Dambreville - Chroniques vingt-et-unièmes
7 septembre 2026

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