Chroniques vingt-et-unièmes — Donnons-nous dix ans — 29 juin 2026


 Donnons-nous dix ans  


—  Nous n’aurions peut-être pas dû venir aujourd’hui, déplore Ludovic en posant sa tasse de café. Il n’est que neuf heures du matin, et déjà 35 °C sur la place du Trocadéro !

—  À la guerre comme à la guerre ! répond Charles. Tu ne te rappelles pas au Tchad ? On avait quand même plus chaud…

—  Mais nous étions aussi plus jeunes, interrompt Jean-Bernard.

Les trois officiers en retraite ne peuvent jamais s’empêcher d’évoquer des souvenirs de leurs campagnes militaires. C’est bien normal puisque le cercle « officieux » qu’ils ont créé dans ce bistrot du Trocadéro sert à ça.

—  Bon, passons aux choses sérieuses, reprend Ludovic. Vous pensez que c’est vraiment la fin de la guerre en Iran ?

Jean-Bernard sourit :

—  Dieu seul – si je songe à Trump – ou Allah seul – si je me réfère aux gardiens de la révolution – le sait…

—  Trêve de plaisanterie, réagit Charles. Trump est dans une sale posture. Il ne voit pas comment s’en sortir…

—  Et qu’est-ce que tu aurais fait à sa place ? interroge Jean-Bernard ? On a un pays, l’Iran, qui annonce depuis presque cinquante ans qu’il va détruire Israël. Et on s’aperçoit qu’il va pouvoir le faire grâce au nucléaire d’ici quelques années, voire quelques mois. Alors, on reste les bras croisés ?

Charles fronce les sourcils.

—  Mais c’est une catastrophe ! L’Iran contrôle maintenant le détroit d’Ormuz ! Il ne fallait surtout pas intervenir comme Trump l’a fait !

—  Une catastrophe… tu aurais des informations de source sûre… ?

—  Non, il suffit d’écouter ce qu’on dit partout…

—  Ah, c’est justement toute la question, insiste Jean-Bernard. À part ce qu’on entend sur les chaînes d’info, que savons-nous sur le sujet ? Je crois qu’il n’y a que ceux qui peuvent entrer dans le bureau ovale qui ont la vision…  Moi, je ne me prononce pas sur la manière de faire, surtout à chaud. En fait, on manque de recul. Les historiens se donnent généralement dix ans pour conclure ce qu’on aurait peut-être dû faire ou ne pas faire. Les journalistes, eux, se donnent une minute…

—  Tu exagères, fait Ludovic.

Jean-Bernard enchaîne :

—  Tenez, quelques exemples : en 1946 avec la guerre d’Indochine qui commençait, ou en 1954 avec celle d’Algérie, il était inimaginable pour les responsables politiques – sauf exception – et la majorité des Français d’abandonner les colonies ; il fallait absolument réprimer les velléités d’indépendance. Qui penserait encore ça aujourd’hui ?

Une moue de Charles :

—  Évidemment, si tu parles des colonies…

—  Je continue. En 1870, il y avait un parti très belliqueux en France. On était sûr à l’époque de ne faire qu’une bouchée des Prussiens, alors que l’armée était très mal préparée, et pas très motivée – disons les choses par leur nom…

—  Hum…

—  Si on n’avait pas fait cette guerre, d’ailleurs, on aurait évité la suivante, et celle qui a suivi la suivante… Mais on ne va pas refaire l’histoire…

—  Oui, parce qu’avec des si… commente Ludovic.

Jean-Bernard marque une pause pour avaler une gorgée de café, puis dit :

—  Mais la guerre de 14, justement, est-ce qu’il fallait la faire ? Est-ce que l’Europe était obligée de se saborder ? Ce sont les États-Unis qui ont emporté la mise. Comme la Macédoine après les guerres entre Athènes et Sparte. Comme les Arabes après celles entre l’Empire byzantin et l’Empire perse…

—  On ne va pas remonter aussi loin… soupire Charles.

—  Alors plus près : En septembre 39, fallait-il déclarer la guerre à l’Allemagne et attendre patiemment l’offensive allemande ? Les actualités à l’époque parlaient, et s’amusaient presque, de la « drôle de guerre ». On attendait, on attendait, et au printemps 40, tout a été plié en un mois. En fait, la France et l’Angleterre auraient dû attaquer dès la déclaration de guerre, car l’Allemagne n’était pas forcément prête, et même en 38 au lieu de signer les accords de Munich qui ont d’ailleurs été plébiscités par les populations. Mais tout ça, c’est facile de le dire après, quand on connaît la fin de l’histoire, et c’est également pour ça qu’il me paraît aujourd’hui difficile, à chaud, encore une fois, de conclure si les États-Unis ont bien fait ou pas. Donnons-nous dix ans…

Charles n’attendait pas moins de Jean-Bernard qui fait toujours appel à des références historiques. Il préfère dévier :

—  Et pour la canicule, tu veux te donner aussi dix ans ?

—  Pas plus de dix minutes pour lever le camp, car il fait vraiment chaud dans ce bistrot !


FIN


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Auteur chez L'Harmattan de VarIAtions (IA : le puzzle de notre futur s'assemble)

Gauthier Dambreville - Chroniques vingt-et-unièmes

29 juin 2026

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