Chroniques vingt-et-unièmes — Beaucoup mieux avant — 22 juin 2026
Beaucoup mieux avant
Quentin est perplexe. Encore un exemple de réalité changeante. Dans le grenier de son grand-père Didier qui lui a demandé d’aller chercher une chaise pliante, il est tombé en arrêt devant un numéro du magazine Life qui dépassait d’une pile de journaux flétris. Daté du 22 mai 1944, ce qui signifie que son grand-père l’a sûrement conservé lui-même de ses parents. Il n’a pu s’empêcher de le feuilleter et une photo l’a aussitôt intrigué. Une photo qui pourrait s’appeler La Jeune Fille au crâne. Comme, en un certain temps, un dénommé Vermeer a pu commettre La Jeune Fille à la perle. Ladite photo représente une Américaine âgée environ de vingt-cinq ans, de famille bourgeoise, probablement – son habillement le laissant deviner –, pensive, une plume à la main, et en lisant le commentaire, Quentin découvre qu’elle cherche l’inspiration pour la meilleure réponse à donner au cadeau que vient de lui envoyer, en gage d’amour, son fiancé engagé alors dans la guerre du Pacifique. Et quel est ce cadeau, ce gage d’un amour qui se veut éternel ? Ni plus ni moins qu’un crâne de soldat japonais que le fiancé n’a pu se procurer – c’est une évidence – qu’en lui tranchant la tête. Et tout ce qu’on peut espérer, c’est qu’il l’ait fait de façon post-mortem.
Le commentaire a laissé Quentin pétrifié. Il est vrai – c’est ce qu’il a lu depuis – que la guerre du Pacifique a cumulé les pires extrémités dans la déshumanisation et la racialisation du conflit. L’horreur, en ce temps, a fait le plein, voulant peut-être concurrencer celle qui s’installait en Europe dans les camps nazis. Qu’il s’agisse du massacre de Nankin et ses 200 000 victimes chinoises estimées, qui dura huit semaines avant que la fureur des Japonais ne faiblisse. Ou les centaines de milliers de « femmes de réconfort », coréennes, philippines, indochinoises, enlevées, raflées, ou simplement trompées, pour alimenter les bordels de campagne japonais – montrant ainsi le sens de l’organisation du pays du Soleil levant. Ou bien encore le centre de recherches bactériologiques et chimiques de la sinistre « Unité 731 », où 3 000 cobayes (criminels, prisonniers chinois ou soviétiques) firent l’objet d’expériences atroces (ceux qui en réchappaient étant rapidement liquidés pour éviter les témoignages gênants), et dont les acteurs et responsables japonais retrouvèrent ensuite leur emploi après la guerre sans être le moins du monde inquiétés. Ce fut le cas notamment d’Ishii Shiro, le promoteur du programme, jamais jugé, qui mourut dans son lit en 1959.
Des événements bien oubliés des Japonais d’aujourd’hui, soit en raison d’une amnésie collective, soit par volonté nationaliste, puisque cette période noire de leur histoire y est peu enseignée à l’école, la plupart des moins de quarante ans ignorant même l’existence des bombes larguées sur Hiroshima et Nagasaki, et donc les faits qui y conduisirent.
Il est probable que toute cette violence, souvent gratuite, faisait partie de la réalité du moment, et c’est pourquoi la photo de cette Jeune Fille au crâne, loin de susciter l’indignation en Amérique, a sans doute au contraire encouragé le sentiment patriotique, comme une réponse à la cruauté adverse.
Quentin imagine les réactions qu’elle provoquerait aujourd’hui sur les réseaux sociaux et les chaînes d’information.
J’en parlerai à Ludivine. Elle sera tout autant choquée que moi.
Quand il est redescendu du grenier avec sa chaise pliante, Quentin a eu l’impression d’avoir franchi un palier dans la compréhension de la nature humaine. C’est avec ce genre de découverte qu’on se construit pas à pas.
— Tu n’as pas eu trop chaud là-haut sous les combles ? lui a demandé son grand-père. Tu ne trouves pas que cette époque est terrible. Ces canicules à répétition…
— Tu as raison… C’était sûrement beaucoup mieux avant…
FIN
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Auteur chez L'Harmattan de VarIAtions (IA : le puzzle de notre futur s'assemble)
Gauthier Dambreville - Chroniques vingt-et-unièmes
22 juin 2026

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