Chroniques vingt-et-unièmes — Une dose de mystère — 18 mai 2026
Une dose de mystère
L’atmosphère n’est pas à la gaieté pour cette réunion du Liber Circulo. Le professeur Marcus vient de fournir les chiffres de l’édition pour l’année écoulée et le premier trimestre de 2026.
Pour 2025, le phénomène d’érosion du marché entamé depuis plusieurs années continue avec 307 millions d’exemplaires vendus, tous livres confondus. C’est 2,5 % de moins qu’en 2024. Heureusement, le polar résiste et des succès comme La Femme de ménage de Freida McFadden et La Maison vide de Laurent Mauvignier (Prix Goncourt 2025) ont permis au roman de garder un score honorable.
Mais le premier trimestre est plus inquiétant. On sent carrément une rupture avec une chute de près de 7 % par rapport au même trimestre de l’année précédente, ce qui augure d’une très mauvaise année. C’est ce que ressentent la plupart des librairies dont certains gérants peinent à se verser un salaire.
Et horizon fermé aussi, du côté de la presse papier : on y constate une baisse de diffusion de 2,2 % pour les journaux et magazines, même si les abonnements numériques progressent. Une baisse qui à terme pourrait mettre en péril les kiosques.
En fait, ce qui inquiète Marcus – et il en fait part au groupe –, c’est la désaffection dramatique des jeunes pour la lecture. Même les BD et les mangas n’auraient plus la cote chez les ados. Sachant que quelqu’un qui n’a pas l’habitude de lire en étant jeune va rarement développer cet usage en vieillissant. À cela, Kevin réagit en expliquant que les livres sont pourtant une formidable invention que l’on n’a pas évaluée à son juste prix, les livres qui nous transportent dans des mondes lointains ou inconnus. Et il demande d’imaginer un court instant que le livre n’existe pas, qu’il n’ait jamais existé, qu’il n’y ait que des écrans, que des formats numériques, alors l’apparition d’un objet à lire composé de pages en papier qu’il est pratique et agréable de feuilleter à loisir, de ranger et de reprendre à tout moment, à la maison ou en voyage, serait une authentique révolution.
— Pour attirer, il faut une dose de mystère, répond Elsa avec une légère moue.
— Qu’est-ce que tu entends par là ? interroge Marcus.
— Eh bien, prenons le cas d’Elena Ferrante et son succès énorme avec L’amie prodigieuse. On ne sait pas qui c’est, on n’a jamais vu son visage et elle n’a jamais donné d’interview. Et pourtant, tous ses livres cartonnent. Existe-t-elle finalement ? Est-ce que ce ne serait pas un prête-nom ? Ou un collectif ? On a le même doute pour McFadden, car peu d’informations filtrent sur elle, et cela a sans doute contribué à sa notoriété…
— Objection ! intervient encore Kevin. On en sait plus depuis le mois dernier, le voile est levé… Le véritable nom de Freida McFadden est Sara Cohen, et elle est médecin spécialiste des troubles cérébraux. Elle dit qu’elle a pris la parole parce qu'elle était « lasse » de toutes les spéculations qu’on faisait sur elle, certains affirmant même que c’était une IA.
— Au moins, l’honneur est sauf…, fait Louis.
Kevin continue :
— Ça, c’est vrai, mais il n’y a pas que les livres qui sont boudés par les ados. On observe un phénomène identique avec le cinéma. J’ai le cas d’un neveu : il se demande pourquoi on peut passer une heure et demie à regarder un film, alors que dans le même intervalle, il peut faire défiler une centaine de vidéos TikTok. Parce que pour lui, un film n’est qu’une vulgaire vidéo.
— Il faudrait pouvoir relancer la machine avec un film qui les attire. Créer là aussi du mystère…, reprend Elsa.
— Ou quelque chose d’accrocheur…, ajoute Louis. Ce pourrait être la prochaine nouvelle version de la vie de l’abbé Pierre avec Patrick Bruel en personnage principal… !
Éclats de rire tout autour de la table.
— Là, il n’y aurait aucun mystère…, pouffe Elsa.
Marcus se sent obligé de ramener l’ordre :
— Vous exagérez. Que faites-vous de la présomption d’innocence ?
Damien, qui s’est tu jusqu’à présent, dit :
— Au vu de toutes les affaires qu’on a connues ces dernières années, je crois qu’elle n’existe plus que dans un univers parallèle…
— Et de toute façon, conclut Louis, pas sûr que Canal + financerait le film…
FIN
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Auteur chez L'Harmattan de VarIAtions (IA : le puzzle de notre futur s'assemble)
Gauthier Dambreville - Chroniques vingt-et-unièmes
18 mai 2026

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