Chroniques vingt-et-unièmes — Un diamant taillé — 11 mai 2026


 Un diamant taillé  


Ce n’est pas souvent que les trois sont réunis. C’est arrivé presque par hasard. Ludivine a suivi Quentin dans le « jardin d’exception » du parc Malraux à Nanterre quand ils ont aperçu Benoît au détour d’un chemin.

Il les a rejoints, bien que la présence de Quentin aux côtés de Ludivine ait toujours tendance chez Benoît à jeter un froid. C’est Ludivine seule qu’il voudrait voir. Mais il s’abstient de tout commentaire, et ils partent tous les trois s’asseoir sur un banc.

—  Alors, ton voyage à Bali ? demande-t-il.

Il sait que Quentin a accompagné ses parents pour un petit séjour dans cette île que l’on dit paradisiaque.

—  Plages superbes, mais un peu trop connues des touristes… J’ai juste fait un peu de plongée.

—  Et tu as visité les îles autour ?

Quentin s’esclaffe :

—  Non. D’ailleurs, je ne sais pas quelles îles il y a autour.

—  Tu sais tout de même que l’Indonésie est constituée de milliers d’îles…

—  Oui, ça, je le sais quand même… 

Pour Quentin, Benoît est assez énervant. Surtout que Ludivine écoute, intriguée, se demandant ce que celui-ci a dans la tête.

—  Je t’en parle parce qu’autour de Bali, certaines îles sont intéressantes…

—  Ah bon, et pourquoi ?

—  Pas Lombok tout à côté à l’est, mais Sumbawa, la suivante…

—  Sumbawa ?

Benoît explique, ravi de l’attitude de Ludivine :

—  Oui, c’est là qu’en avril 1815, il y a eu l’éruption énorme du volcan Tambora. 30 kilomètres cubes de roches propulsées dans l’atmosphère et 60 millions de tonnes de soufre envoyées dans la stratosphère ! Avec au moins 70 000 morts !

—  Et alors ?

—  L’explosion a eu des conséquences catastrophiques sur le climat pour toute la Terre. Déjà lors de la bataille de Waterloo le 18 juin suivant.

—  Qu’est-ce que ça peut nous faire ? intervient Ludivine qui connaît très bien le souci de précision de Benoît.

—  C’est important de le savoir. Le temps était détraqué et il avait plu sans arrêt la veille. Pendant la bataille, le terrain était détrempé, et la cavalerie française s’est lamentablement enlisée. Tout ça a contribué à la défaite de Napoléon. La faute au volcan Tambora, et pas forcément à Grouchy…

—  D’accord, maintenant, nous le savons, répond Quentin qui fait mine de se lever.

—  Et vous avez lu Frankenstein ?

—  Non, mais je connais l'histoire. Et quel rapport ?

—  Le 18 juin 1815, il pleuvait, donc, mais ce n’était pas fini. Le temps a été apocalyptique, au moins jusqu’à la fin de l’année suivante. En 1816, on n’a pas vu le soleil en Europe de toute l’année, pas d’été, toujours de la pluie, des tempêtes, un ciel fantasmagorique, ce qui fait que les moissons n’ont rien donné, d’où famines…

—  Abrège… s’impatiente Quentin.

—  Alors, un groupe d’amis – plutôt bourgeois, il faut bien le dire –, en vacances sur les bords du lac Léman, décident pour passer le temps d’écrire des romans « gothiques », les romans d’horreur de l’époque, si vous voulez. Il y a parmi eux le poète Byron, mais surtout Mary Shelley. Elle va écrire Frankenstein ou le Prométhée moderne lors de ce séjour… Et elle n’a que dix-neuf ans…

—  Pas mal… commente Ludivine. Bon, on part ?

—  Et si tu te diriges encore plus à l’est de Bali, il y a l’île de Florès, poursuit Benoît.

—  Non, je n’y suis pas allé… grimace Quentin qui aimerait que cette conversation se termine.

—  Je m’en doute, car ce n’est pas vraiment un endroit pour les touristes, mais l’île est surtout connue pour son petit homme…

—  Quoi, le petit homme ?

—  Bah, l’Homme de Florès… Moins d’un mètre pour la taille et un poids d’une vingtaine de kilos. C’est une espèce humaine dont on a retrouvé des restes d’os sur l’île en 2003. D’autres restes découverts en 2014 ont été datés de 700 000 ans.  Alors, plusieurs hypothèses : soit l’espèce descend d’Homo erectus, soit elle est antérieure, contemporaine peut-être d’Homo habilis. Avant de s’éteindre, elle aurait cohabité durant des dizaines de milliers d’années avec Homo sapiens qui est arrivé sur l’île il y a environ 50 000 ans.

Ludivine soupire :

—  Tu me donnes le tournis avec tes Homo...

—  Et ce qui est intéressant, ce sont les témoignages des premiers explorateurs européens à partir du seizième siècle. Des populations locales racontaient avoir vu des « petits hommes » dans la forêt tropicale. Mais on n’en a jamais retrouvé la trace…

—  Bon, d’accord, fait Ludivine, si Napoléon à Waterloo avait eu une armée de Frankenstein et de petits hommes de Florès, il aurait peut-être gagné… ! C’est à ça que tu voulais en venir ?

Et Ludivine et Quentin sont partis, laissant Benoît sur cette boutade.

J’ai pourtant essayé de parler d’autre chose que du cours du baril ou du Hantavirus, pense-t-il.

Mais chacun vit sa réalité.

La réalité est comme un énorme diamant taillé, dont nous ne voyons, perceptible depuis l’endroit où nous sommes, qu’une facette, et dans le meilleur des cas quelques-unes. 

C’est là où le point de vue est essentiel.


FIN


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Auteur chez L'Harmattan de VarIAtions (IA : le puzzle de notre futur s'assemble)

Gauthier Dambreville - Chroniques vingt-et-unièmes

11 mai 2026

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