Chroniques vingt-et-unièmes — Le coup de grâce — 9 mars 2026
Le coup de grâce
— Et tu vas voter cette fois-ci ?
Jean-Bernard vient de poser la question à son fils Quentin, plus enclin à critiquer tous les politiques qui sont en poste que de se déplacer pour déposer un bulletin dans l’urne. Il n’est cependant pas le seul dans cette tranche d’âge. Lors des dernières municipales, il y a six ans, seuls 30 % des 18-24 ans ont voté. C’est bien moins que dans l’ensemble de la population, ce qui amène des sociologues, concernant les jeunes, à « s’interroger sur leur intégration et leur rapport à la vie politique institutionnelle ». Toutefois, d’autres explications ont été avancées. Pour la plupart d’entre eux, ce serait parce qu’ils ne voient pas l’impact de ce suffrage sur leur vie quotidienne, pris par leurs études, la recherche d’un logement, et leur souci permanent de joindre les deux bouts.
Ça peut se défendre, pense Jean-Bernard, mais il me semble que Quentin n’est pas dans ce cas-là.
Ce dernier répond :
— Ah, non ! Tous des menteurs et des incompétents ! Je préfère signer la pétition pour sauver le chien Curtis. Il n’est pas responsable. C’est parce qu’il a été dressé pour mordre qu’il a tué sa maîtresse !
Quentin a donc suivi l’affaire Pilarski. Jean-Bernard s’apprête à expliquer que tout ne se vaut pas, qu’il faut hiérarchiser les problèmes, mais se retient. Il a remarqué aussi que toutes les listes – elles sont quatre – qui concourent à la mairie ne se prévalent d’aucune étiquette, comme s’il y avait quelque chose de satanique à le faire. Cela montre, comme pour les électeurs, la distance qu’entretiennent les édiles locaux avec les partis politiques. Et puis, il ne veut pas décourager son fils. Les compétences et les connaissances d’un candidat pour quelque élection que ce soit n’ont qu’un lointain rapport avec l’intérêt qu’il suscite chez les électeurs. Entrent en jeu différents facteurs comme son âge, son look, sa façon de s’exprimer ou de s’habiller.
Mais c’est dur à entendre. Une vraie démocratie supposerait selon Jean-Bernard que chacun, disposant du droit de vote, possède les connaissances suffisantes dans tous les domaines (scientifique, économique, historique, entre autres) pour pouvoir entrevoir les conséquences potentielles d’une décision, et donc se prononcer. Et ce n’est pas vraiment le cas, si on se réfère à la place très modeste qu’occupe la France en matière de résultats scolaires dans les classements internationaux, notamment le classement PISA qui sert à évaluer « l’efficacité des systèmes éducatifs », et où la France à connu une « baisse inédite » ces dernières années selon l’OCDE. Et ce, malgré tout l’argent qui est consacré à l’Éducation nationale, cette ancienne « Instruction publique » créée par Jules Ferry qui envoyait sur le front de la connaissance les « hussards noirs de la République ».
Il pourrait aussi expliquer à son fils que l’enjeu des municipales ne se limite pas seulement à élire un maire. Une sorte de billard à trois bandes se joue aussi, dont LFI et le RN veulent profiter. Même si leurs listes n’arrivent pas en tête à l’issue du deuxième tour, les deux formations espèrent bien rafler un nombre conséquent de conseillers municipaux qui feront partie du collège des électeurs pour les élections sénatoriales de septembre. Histoire de bousculer les positions ancrées de la droite et des socialistes dans l’auguste assemblée.
Mais faut-il rappeler tout cela ? La première réaction de Quentin sera pour dire que le Sénat ne devrait pas exister, comme le pensent bon nombre de Français.
Et sans oublier, que ces élections vont avoir un avant-goût de présidentielle, un « tour de chauffe » en quelque sorte.
Finalement, on est loin du but, Quentin a peut-être raison de ne pas voter…
— De toute façon, finit par dire celui-ci, même si j’avais voulu voter, je n’aurais pas pu, car je ne suis pas inscrit sur les listes…
Pour Jean-Bernard, c’est le coup de grâce. Quentin n’est pas inscrit sur les listes électorales, comme beaucoup de jeunes de son âge, malgré toutes les campagnes d’information sur le sujet ! Il soupire :
— Dans ce cas, je m’incline. Alors oui, effectivement, il ne te reste plus qu’à essayer de sauver le chien Curtis…
FIN
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Auteur chez L'Harmattan de VarIAtions (IA : le puzzle de notre futur s'assemble)
Gauthier Dambreville - Chroniques vingt-et-unièmes
9 mars 2026

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