Chroniques vingt-et-unièmes — Une société inclusive — 9 février 2026
Une société inclusive
Club Liber Circulo, première séance de l’année.
Le professeur Marcus regarde tout son petit monde arriver.
Louis, Guillaume, Elsa, Damien et Kevin sont maintenant présents. Il ne manque que Ludivine qui finit par arriver, échevelée, et passablement énervée.
— J’ai eu un problème de bus, se justifie-t-elle, sans qu’on ne lui ait demandé quoi que ce soit, avec une mine ne souffrant aucune réflexion.
— On s’installe maintenant, dit le professeur en haussant les épaules.
On discute quelques instants de la rentrée littéraire de ce début d’année, et soudain Guillaume sort un livre de sa sacoche qu’il pose sur la table. On reconnaît sur la jaquette de couverture l’œil exercé derrière la serrure.
— Quoi ! Tu as apporté La Femme de ménage, fait Ludivine.
— Mais bien sûr, nous sommes un club de lecture, il faut en parler !
— Déjà, on peut parler du côté finances, approuve Damien. L’éditeur de La Femme de ménage, City Éditions, a déboursé dix mille euros pour acheter les droits du livre, et pour l’instant, ça lui a rapporté en chiffre d’affaires 40 millions d’euros, avec 2,5 millions d’exemplaires vendus rien qu’en France. Il y a même maintenant un film qui marche très bien ! Belle opération…
— Et il y a eu des suites, renchérit Guillaume : Les secrets de la femme de ménage, La Femme de ménage voit tout, La Femme de ménage se marie…
Elsa s’esclaffe :
— C’est une profession qui va devenir tendance… Il est vrai que l’IA va supprimer beaucoup d’emplois intellectuels, d’après ce qu’on dit. Il faudra faire autre chose…
Kevin prend le livre, le soupèse, le repose et dit :
— Nous sommes un club littéraire, tu aurais pu apporter autre chose…
— Et pourquoi ? rétorque Guillaume. Parce qu’on serait au-dessus de ça ? Il y aurait d’un côté les gens intelligents, et de l’autre les imbéciles, dont je fais partie ?
— Je n’ai pas voulu dire ça…
— Mais tu l’as pensé… On peut toujours critiquer La Femme de ménage de Freida McFadden, mais l’argent récolté permet de donner leur chance à de nouveaux auteurs. Ce n’est pas si mal…
Damien approuve :
— D’autant que pour une fois, on ne trouve plus Guillaume Musso, ni Marc Lévy en tête du classement des meilleures ventes…
— D’autres, effectivement, ont pris la place, renchérit Elsa. Mais Lévy et Musso avaient peut-être besoin de faire une pause. C’est dur de tenir le rythme d’un bouquin par an !
— Et en dehors de La Femme de ménage, continue Damien, les yeux fixés sur son téléphone, on a Intérieur nuit de Nicolas Demorand, La très catastrophique visite du zoo de Joe Dicker qui, lui, est toujours là, Lever de soleil sur la moisson, de Suzanne Collins, un nouvel épisode de Hunger Games…
Louis, qui était resté les bras croisé, ajoute subitement :
— Mouais… quelquefois, je me demande si je ne préfère pas la peinture… Avez-vous vu l’exposition Greuze au Petit Palais ?
Et Louis d’expliquer que Jean-Baptiste Greuze, derrière la virtuosité de son coup de pinceau, était un farouche militant de la bonne éducation, seule façon pour lui de sauvegarder l’avenir de la société, avec une place particulière pour la figure du père, clé de voûte de la famille, dont le comportement déterminait celui des siens. Il mourut malgré tout ruiné, en mari floué, sa femme l’ayant dépouillé dans son dos. On le disait indocile, il fut même aussi un « Insoumis » de son époque quand, au faîte de sa gloire, en 1761, il refusa d’exécuter le portrait de la Dauphine, belle-fille du roi Louis XV, en invoquant le fait qu’il n’avait pas pour habitude de peindre des « visages plâtrés ».
— Des visages plâtrés, c’était bien dit ! commente Ludivine.
— Mais revenons à La Femme de ménage, reprend Guillaume, chacun a le droit d’exprimer son opinion. Je suis comme Voltaire, avec sa phrase : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire… »
Kevin lève un bras en l’air :
— Objection, votre honneur ! Voltaire n’a jamais prononcé ces paroles ! C’est sa biographe britannique, Evelyn Beatrice Hall, qui les a inventées, certes pour résumer sa pensée, mais elles ne sont pas de lui…
Louis hoche la tête :
— Tout comme d’ailleurs Einstein qui n’a jamais affirmé que la disparition des abeilles entrainerait la disparition de l’homme…
— Allons, allons, on s’égare, intervient Marcus.
— Et je me demande, continue encore Guillaume, si tout ce qu’on dit à propos de La Femme de ménage ne correspond pas à une sorte d’alignement sur une pensée ambiante qui se voudrait élitiste…
Damien renchérit :
— Bien vu, et Maurice Barrès, dont on n’oubliera pas qu’il fut un antidreyfusard farouche, avait particulièrement vu juste quand il commentait les opinions : « Il n'y a pas d'idées personnelles ; ce sont des façons de sentir générales et selon le milieu où nous sommes plongés nous élaborons des jugements, des raisonnements dont nous ne sommes pas maîtres. »
Marcus tape du poing sur la table, marquant la fin de la récréation :
— Et moi, je suis pour une société inclusive, avec des gens intelligents et des imbéciles ! Ce sera la conclusion, juste avant l’introduction que je vais vous faire pour la séance de ce soir…
— Oui, parce qu’il faut que je parte bientôt, bougonne Ludivine, j’ai du ménage à faire…
FIN
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Auteur chez L'Harmattan de VarIAtions (IA : le puzzle de notre futur s'assemble)
Gauthier Dambreville - Chroniques vingt-et-unièmes
9 février 2026

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