Chroniques vingt-et-unièmes — Tombe neige — 12 janvier 2026
Tombe neige
« Je suis “gender fluid” : j’oscille entre la masculinité et la féminité, c’est assez flou ».
Ludivine montre sur son smartphone l’article consacré à une adolescente de quinze ans qui, malgré l’opposition de ses parents, s’est rasé la tête pour ressembler à un garçon.
— Elle a osé le faire ! dit-elle.
— D’accord, c’est perturbant, réagit Benoît, mais je me demande si, il y a deux ou trois millions d’années, on se posait ce genre de questions…
Lui fait allusion à la découverte récente en Éthiopie de dents attribuées à une nouvelle espèce d’Australopithèque. C’est une découverte intéressante en soi, mais le plus extraordinaire, c’est que ces dents étaient enfouies non loin d’autres fossiles appartenant sur la même époque à une espèce homo, ce qui suppose une certaine cohabitation, pacifique ou non – ça on ne peut le savoir.
— Comment tu peux vivre tout le temps dans le passé ? bougonne Ludivine.
Benoît est très gentil, c’est certain, toujours prêt à lui rendre service, mais ne pourrait-il pas se détacher un peu de ses livres ? pense-t-elle. Une exception, tout de même : il l’a appelée la veille et l’a convaincue de venir observer avec lui, du haut de la Butte Montmartre et sous la basilique du Sacré-Cœur, ceux qui descendent en luge les pentes recouvertes de poudreuse. « Un spectacle rare que tu ne reverras pas de sitôt », a-t-il insisté. Elle range son smartphone et change de conversation pour observer sa réaction :
— Tu sais que le climato-scepticisme progresse ?
— Ah oui ? Et pourquoi ?
Elle explique doucement :
— La Société de géographie a attribué en 2024 son prix à une géographe, Sylvie Brunel, qui – figure-toi – affirme que le dérèglement climatique n’existe pas. En 2019, elle a eu le culot, avec 800 personnes, d’envoyer une lettre au Secrétaire général de l’ONU pour dire « qu’il n’y a pas d’urgence climatique » et que « davantage de CO2 bénéficie à la nature »… C’est une honte !
— La Société de géographie a fait ça ? Elle a pourtant comporté des gens illustres : Anatole France, Jules Verne, Paul-Émile Victor, le commandant Cousteau…
Tout en enchaînant, Ludivine se demande comment Benoît sait tout cela :
— Eh oui… Et du coup, deux de ses membres ont démissionné pour protester.
Benoît réfléchit :
— Ce serait alors intéressant de savoir ce que cette géographe pense du projet Neom, si c’est bon pour la planète…
— Neom, c’est quoi ?
— Tu sais bien, le projet en Arabie saoudite…
Benoît décrit à Ludivine ce chantier pharaonique à 500 milliards de dollars de Mohammed Ben Salmane : une ville constituée d’un seul immeuble de 170 kilomètres de long et 500 mètres de haut reliant l’intérieur des terres à la mer Rouge, non loin de l’Égypte, de la Jordanie et d’Israël. Un chantier qui n’atteindra certainement pas son objectif initial au vu des déboires qu’il rencontre, et dénoncé par toutes les associations environnementales.
— C’est n’importe quoi ! fait-elle.
— Et sinon, tu es pour l’IVG ?
— Quel rapport ? Évidemment que je suis pour l’IVG !
— Je veux parler des projets de Trump : Iran, Venezuela, Groenland…
Excédée, elle quitte la rambarde sur laquelle ils sont appuyés, offrant une magnifique vue sur Paris enfouie sous la neige.
— Idiot ! C’est complètement nul !
Les flocons obscurcissent à nouveau l’horizon. Benoît suit Ludivine d’un pas traînant, laissant un sillon derrière lui. Apollinaire, subitement, occupe son esprit : « Ah ! tombe neige / Tombe et que n’ai-je / Ma bien-aimée entre mes bras ».
FIN
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Auteur chez L'Harmattan de VarIAtions (IA : le puzzle de notre futur s'assemble)
Gauthier Dambreville - Chroniques vingt-et-unièmes
12 janvier 2026

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