Chroniques vingt-et-unièmes — Le passé est éclairant — 19 janvier 2026


 Le passé est éclairant 


—  J’espère que le budget 2026 ne va pas trop rogner sur la recherche. Nous n’avons pas besoin de ça…

La conversation a forcément dérivé sur ce qui occupe le Parlement depuis plus de trois mois. Un véritable feuilleton que beaucoup, maintenant, ne suivent plus. Ce n’est pas le sujet de prédilection du professeur Marcus, mais ayant son fils Thomas assis en face de lui en ce début d’année alors qu’ils déjeunent tous les deux dans un restaurant de la rue Montorgueil, il enchaîne en lui demandant, puisque celui-ci est historien, si la France a déjà connu une telle situation financière.

Thomas réfléchit :

—  Je ne vais pas remonter jusqu’à Philippe IV le Bel qui a spolié les Juifs et voulu mettre la main sur le supposé trésor des Templiers, sans jamais le trouver d’ailleurs, pour renflouer les comptes royaux qui étaient encore dans une situation lamentable après les dépenses considérables de Saint-Louis – eh oui, les croisades du côté de Damiette, sans parler de sa rançon, et l’achat de la couronne d’épines ont coûté un peu de sous à la France –, mais on a eu aussi le cas de la Régence…

—  Qu’est-ce qui s’est passé avec la Régence ?

—  Tu le sais bien. Là aussi, les coûteuses guerres de Louis XIV ont mis les finances à plat. La dette de l’État est alors énorme : deux milliards de livres ! Le régent Philippe d’Orléans qui lui succède a bien du mal. Il fait alors appel à l’Écossais John Law qui va mettre en place le papier-monnaie pouvant normalement être converti en or à tout moment, mais aussi créer la Compagnie perpétuelle des Indes et la Banque royale. Quand tout le système – le fameux « Système de Law » – va s’écrouler en raison de la spéculation, cela va bien sûr créer la panique, mais aussi donner un peu d’air en diminuant d’au moins un tiers la dette du royaume puisque beaucoup d’actionnaires de la Banque royale et de la Compagnie avaient payé leurs titres avec les créances qu’ils avaient sur l’État qui, de ce fait, se trouvent effacées. Une banqueroute payante, en quelque sorte…

—  Ce serait difficile de refaire ça aujourd’hui, sourit Marcus. On ne va pas mettre la Banque de France en faillite…

—  Évidemment. Et puis on a également connu sous la Révolution une autre banqueroute, celle provoquée par les assignats en principe assis sur les biens nationaux, mais devenus progressivement une monnaie de singe. En effet, ça marchait si bien que l’État en émettait des tonnes en actionnant la planche à billets dont il a découvert à ce moment-là les vertus. Une fois encore, il s’est désendetté. Parce qu’on l’oublie : la guerre dans les Amériques sous Louis XVI pour voler au secours des « Insurgents » avait coûté très cher.

Marcus prend un air soucieux :

—  Avec l’euro, on ne peut plus faire marcher la planche à billets…

—  Oui, c’est un inconvénient. On n’a pas pensé à ça en votant Maastricht…

—  Je vois. Et pour le Groenland, tu en penses quoi ? C’est quand même une situation inédite…

—  Détrompe-toi, pas tant que ça. Nous sommes dans la continuité. En dehors des guerres qui leur ont permis d’agrandir leur territoire, comme celles qu’ils ont gagnées contre le Mexique et l’Espagne, les États-Unis ont souvent acheté des terres à d’autres pays. Ça a commencé avec la Louisiane achetée à la France en 1803, mais on eu aussi la Floride vendue par l’Espagne, encore, en 1819, et l’Alaska vendu par la Russie en 1867. Il n’a jamais été dit que cela allait s’arrêter. Les États-Unis ont toujours été expansionnistes, on a l’air de le découvrir. Leur seule politique est dictée par leurs intérêts, qu’il s’agisse de Trump ou d’autres avant lui, à la différence près que Trump y met moins de formes. Mais je ne vois rien de fondamentalement changé…

—  Carrément ! (Marcus pense à ce moment-là qu’il devrait se plonger à nouveau dans ses livres d’histoire.) Bon, passons à un autre sujet : tu penses que le gouvernement arrivera à interdire les réseaux sociaux aux moins de quinze ans ?

—  Vieux sujet…

—  Pas vraiment. Les réseaux sociaux n’existent pas depuis si longtemps…

Depuis quelques minutes, Thomas tient sa fourchette en l’air dans un geste que l’on pourrait croire solennel. Les plats principaux viennent d’être apportés. Il a faim, mais hésite encore. Il sent qu’il va à nouveau étonner son père :

—  D’accord, mais la préoccupation de vouloir protéger les mineurs est très ancienne. Tu connais Jean Gerson ?

—  Non, je ne connais pas cet homme-là. Un journaliste ?

—  Papa, tu devrais revoir tes classiques : Jean Gerson, c’est un prédicateur et un théologien. Il a vécu à la charnière du quatorzième et du quinzième siècle. Il s’est battu pour mettre fin au schisme d’Occident, mais il a mené un autre combat : protéger les enfants des images obscènes.

Et Thomas d’expliquer que Gerson se plaint à son époque des images licencieuses que l’on trouve à foison dans les églises ou même dans les livres pieux que la lubricité de l’enlumineur n’a pas épargnés. Il résume en quelques mots l’un des écrits du théologien : « Nous voyons quotidiennement, hélas, la plus affreuse corruption chez les enfants et les adolescents, sous la forme d'images obscènes et dénudées qui sont même mises en vente dans les églises les jours de fête comme des idoles de Belphégor, auxquelles les petits chrétiens – quel crime horrible ! – sont initiés par des mères impies et des servantes lubriques, à la satisfaction perverse de pères dépravés. »

—  Tu vois, termine Thomas, Gerson n’y va pas avec le dos de la cuiller ! Je ne pense pas que les choses aient foncièrement changé en ce domaine : on a toujours voulu protéger les enfants. Mais dis donc, même s’il est éclairant, il faut arrêter de vivre dans le passé ! Cette succulente entrecôte t’attend !


FIN


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Auteur chez L'Harmattan de VarIAtions (IA : le puzzle de notre futur s'assemble)

Gauthier Dambreville - Chroniques vingt-et-unièmes

19 janvier 2026

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