Chroniques vingt-et-unièmes — Un pari — 29 décembre 2025


 Un pari 


Réveillon de Noël à trois entre Élise, Jean-Bernard et le père de celui-ci, Didier. Une remarque de la première excite les esprits :

—  J’espère que nous ne sommes pas à Noël 1913. Personne n’imaginait à l’époque qu’un an après, le monde entier serait en guerre…

—  Le bourrage de crâne fonctionne bien, a répondu aussitôt Didier. En Europe, on répète qu’il faut s’attendre à la guerre de la part de la Russie, et en Russie, je pense qu’on dit la même chose de la part de l’Europe. Mais là, tu as raison, Élise, sur cet aspect, on observait la même chose en 14 entre la France et l’Allemagne. Chacun affirmait que l’autre allait attaquer et voulait prendre les devants.

Jean-Bernard a froncé les sourcils mais laissé sa femme parler :

—  Donc Didier, vous ne croyez pas à la guerre ?

—  La guerre a toujours fait partie du domaine du possible depuis la nuit des temps. Mais si je me replonge dans les années 60, depuis que j’ai l’âge de comprendre, la première chose que j’ai entendue, c’est que la guerre était imminente. Et l’ennemi, forcément, c’était à l’époque l’URSS, autrement dit la Russie. Tu vois, le décor n’a pas vraiment beaucoup changé…

—  Oui, mais là, ça paraît de plus en plus sûr, le coupe Élise.

—  Alors ça, c’est la deuxième chose que j’ai entendue, le fait que cette fois-ci la guerre est sûre…

Jean-Bernard finit par intervenir :

—  Il y a quand même la guerre hybride…

—  La guerre hybride, tiens donc ! C’est le mot à la mode sur les chaînes d’information. Mais je vais te dire une chose : on est en guerre ou on ne l’est pas. C’est comme lorsqu’on parle des « alliés » de l’Ukraine. Il y aura, paraît-il, une réunion des alliés de l’Ukraine début janvier à Paris. Avons-nous signé un traité d’alliance avec l’Ukraine en bonne et due forme ? Il ne me semble pas… En fait nous utilisons un langage de guerre alors que nous ne sommes pas en guerre. On a même parlé de « réarmement démographique » sur un tout autre sujet ! Mais le risque, à force de se croire en guerre, c’est de passer à la guerre sans vraiment s’en rendre compte, comme une conséquence naturelle, une conséquence inéluctable…

—  Alors, on laisse faire la loi du plus fort…, soupire Élise. Ça ne devrait plus exister… Chaque peuple devrait pouvoir disposer de lui-même…

—  Ah ! « La loi du plus fort »… Il n’y a que dans l’esprit des Européens que la loi du plus fort ne devrait plus exister. C’est pour eux une conviction nouvelle, une manière de faire pénitence après un passé colonial qui n’est pas si lointain… Mais la loi du plus fort existe partout ailleurs ! Demande aux États-Unis, à la Chine, à la Russie, à l’Inde, à l’Iran, à l’Afghanistan, à la Corée du Nord…

Élise regrette d’avoir amené la conversation sur ce sujet. Didier s’échauffe vite, il le reconnaît lui-même. Par chance, il vient de goûter au margaux 2005 que Jean-Bernard a sorti de la cave la veille pour l’occasion, et qu’il a laissé s’aérer trois heures avant le repas. Après une première gorgée, il lève son verre et le place dans la lumière, observe la robe du vin, et le repose.

—  Fameux ! Félicitations, mon fils !

En écoutant son père, Jean-Bernard se fait la réflexion qu’il existe des mondes vraiment distincts, au moins deux dans une conversation, sans qu’on en prenne conscience, et innombrables si on a l’ambition d’aborder tous les sujets. Autant de mondes que de représentations des faits, créant par là-même des opinions que l’on croit objectives, qui ne cherchent en fait qu’à plier la réalité pour la rendre conforme à une voix intérieure. Avec ce fossé haïssable entre les paroles et les actes qui peut prendre parfois la forme d’une parodie. Élise a fait allusion au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, formulé la première fois par le président américain Woodrow Wilson en 1918. En matière de « loi du plus fort », et en illustration de ce « droit » des peuples, puisqu’on parle beaucoup en ce moment des États-Unis incarnés par Donald Trump, Jean-Bernard songe à la conférence de Berlin sur l’Afrique en 1885, où le représentant américain, John Kasson, qui a peut-être inspiré Wilson, n’était pas vraiment d’accord avec ce qui se décidait entre Européens. Il aurait aimé qu’on prenne l’avis des Africains, complètement absents de cette conférence, et il avait alors déclaré : « Le droit international moderne mène au droit des tribus indigènes de disposer librement d’elles-mêmes et de leurs territoires héréditaires ». C’était cinq ans avant le massacre de Wounded Knee par les troupes américaines qui mit fin à la dernière révolte des Indiens, en l’occurrence des Lakotas, demandant simplement à vivre dignement sur les misérables terres qu’on leur avait laissées après les avoir dépossédés à peu près de tout.

Mais il faut croire en l’amélioration de l’homme, pense-t-il.

Devant le silence de son fils, Didier reprend :

—  Non ? Tu ne trouves pas qu’il est excellent ce vin ?

—  Tu as raison, ce margaux est excellent, et c’était mon avant-dernière bouteille… La dernière, ce sera pour l’année prochaine, car je fais le pari qu’on ne sera pas en 1914…


FIN


https://gauthier-dambreville.blogspot.com

https://app.partager.io/publication/gd

Auteur chez L'Harmattan de VarIAtions (IA : le puzzle de notre futur s'assemble)

Gauthier Dambreville - Chroniques vingt-et-unièmes

29 décembre 2025

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Chroniques vingt-et-unièmes — Une autre réalité — 30 juin 2025

Chroniques vingt-et-unièmes — Une année blanche — 14 juillet 2025

Chroniques vingt-et-unièmes — Toucher le fond — 25 août 2025