Chroniques vingt-et-unièmes — Cette terrible générosité des corps… — 29 septembre 2025
Cette terrible générosité des corps…
Jean-Bernard, Élise et Quentin viennent de lever leur coupe de champagne pour l’anniversaire de Didier.
— Longue vie à toi pour tes 75 ans ! s’écrie Jean-Bernard. Et vive les boomers !
— Justement, c’est la seule chose qui m’embête, ne peut s’empêcher d’ajouter Quentin. Mais je ne dis pas ça pour toi, papy…
— Mais tu peux le dire ! répond Didier en reposant son verre. Ça ne me dérange pas du tout d’être un boomer ! Bien au contraire… Tu vois, le tort des boomers – je m’en rends compte maintenant –, c’est peut-être d’avoir assuré aux générations suivantes un niveau de vie jamais égalé dans l’histoire : santé, éducation, loisirs… Et évidemment, tout cela a gonflé la dette sans que les générations en question soient spécialement reconnaissantes de ce niveau de vie qu’elles ont trouvé au berceau. Mais, rassure-toi, le problème des boomers va se régler tout seul, quoi qu’il arrive…
— Ah bon ? (Quentin hésite ! il ignore si son grand-père plaisante.)
— Oui, il suffit d’attendre. On est classé « boomer » quand on est né entre 1946 et 1964. D’ici une trentaine d’années, il y aura peut-être moins de boomers… Et tous ceux qui les critiquent aujourd’hui – je parle des jeunes, dont toi – seront au pouvoir. J’espère que tu en feras un excellent usage !
— Allons, papa, intervient alors Jean-Bernard, je te trouve bien acerbe. On ne t’en veut pas d’être un boomer…
— Je sais bien, mais tout incite à culpabiliser les boomers. Par exemple, à chaque fois qu’on évoque des retraités à la télé, on voit des images les montrant en train de jouer à la pétanque ou aux cartes. Quand ce n’est pas au loto… Ce sont des images d’Épinal, voire subliminales qui finissent par imprégner la conscience collective. Les boomers seraient des gens qui ne travaillent pas, qui ont de l'argent et qui passent leur temps à s’amuser. Presque des parasites ! Mais personne ne dit qu’on vous a évité la guerre : ce n’est jamais arrivé sur une aussi longue période depuis la fin de l’Empire romain.
— Vous oubliez l’Ukraine et Gaza, le coupe Élise.
— On est aux marges de l’Europe, ce n’est pas pareil… J'entends que certains voudraient qu’on s’attaque frontalement à la Russie, mais j’ai tendance à penser que cela ne nous regarde pas…
Quentin reprend, interloqué :
— Et le droit international, tu t’en moques ?
— Je me rappelle qu’on faisait ce raisonnement il y a un peu plus d’un siècle. Mais depuis que nous avons volé au secours des Serbes en 14, je reste très circonspect… Vingt millions de morts, militaires et civils confondus… et je ne sais même pas si aujourd’hui les Serbes s’en souviennent ! Ils seraient d'ailleurs plutôt prorusses… Un véritable suicide ! Nous étions à l’époque la deuxième puissance mondiale et qu’est-ce qu’on a gagné ? Aujourd’hui, le Qatar possède le tiers des immeubles des Champs-Élysées et Shein s’installe dans nos grands magasins… Et puis la guerre, quoi qu’on en dise, n’est jamais propre. Une guerre où l’on respecte son ennemi, ça n’existe pas. Une guerre est toujours sale. C’est pour ça que, comme l'écrit Éric Vuillard dans son livre La Bataille d’Occident, je n’ai pas envie de revoir « cette terrible générosité des corps, où la jeunesse est envoyée mourir au milieu des champs de betteraves sucrières ». Cette jeunesse, encore une fois, tu en fais partie Quentin, ne l’oublie pas !
Et Didier songe en même temps à la Grande Faucheuse, si familière, qui vous accompagne du berceau au tombeau, presque une amie à qui l'on rend service en lui facilitant la tâche. Sa voix s’éteint comme une bougie soufflée par une bourrasque.
— Ce n’est pas très gai comme anniversaire, remarque Élise.
Mais Quentin enchaîne sur le ton de la plaisanterie :
— Tu penses qu’on n’aurait pas dû faire la guerre de 14 ? Mais c’est du wokisme !
— Non, le wokisme, ce n’est pas vraiment ça. (Didier prend alors une longue inspiration.) Pour faire simple, je dirais que le wokisme – qui n’est peut-être pas le terme approprié, mais je ne veux pas là entamer à nouveau un débat sémantique – est une tentative de certaines minorités opprimées, au présent ou au passé, ou supposées telles, ou bien encore de personnes comme vous et moi face à des injustices sociales, de déconstruire une culture dominante et acceptée, du moins non rejetée, par le plus grand nombre. Le tout associé à une certaine tendance à critiquer les temps d'avant avec nos yeux d’aujourd’hui. Voyez le cas de Colbert… Certains souhaiteraient déboulonner ses statues. En 2020, celle qui se trouve devant l’Assemblée nationale – vous le savez peut-être – a été aspergée de peinture rouge lors d’une manifestation pour Adama Traoré, et on y a collé l’inscription « Négrophobie d’État ».
— À cause du Code noir ? demande Jean-Bernard.
— Exactement, le Code noir, mais c’est l'appellation qu’on lui a donnée par la suite. À l’origine, il s’agit de « L'ordonnance touchant la police des îles de l'Amérique française » promulguée en 1685. Mais la première erreur, c’est que Jean-Baptiste Colbert père n’en est pas l’auteur, même s’il l’a inspiré, puisqu’il est mort en 1683. C’est son fils, marquis de Seignelay, alors secrétaire d’État de la Marine, portant un nom et un prénom identiques, qui l’a rédigé.
Élise murmure :
— Ça ne change pas grand-chose…
— D’accord, mais il faut être précis ! Et la deuxième erreur, c’est que ce « Code noir » ne cherche à l’époque qu’à remettre de l’ordre dans le désordre.
— Un code esclavagiste et raciste… siffle Quentin.
— Bien sûr, mais toute la société à ce moment est esclavagiste et raciste. Les Colbert ne le sont pas plus que d’autres. Il s’agit donc de légiférer, d’établir des règles, car les propriétaires d’esclaves dans les plantations font n’importe quoi.
— La guerre, le Code noir… Il existe peut-être d’autres sujets un jour d’anniversaire, insiste Élise.
— La nouvelle « mobilisation » des syndicats le 2 octobre, alors ? demande Didier, l’air faussement affairé.
Mais Jean-Bernard n’en peut plus de ces discussions où se confrontent toujours les générations :
— Et si on le goûtait ce gâteau ?
FIN
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Auteur chez L'Harmattan de VarIAtions (IA : le puzzle de notre futur s'assemble)
Gauthier Dambreville - Chroniques vingt-et-unièmes
29 septembre 2025

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